Les alourdis.
Les alourdis. Ils ont le jugement si lourd... leur âme de diplodocus nous étouffe à chaque présence indue. J'ai eu une sorte de copain français, ou tout au moins, de relation voisine, v'là longtemps; il survivait à peine, dans une pauvreté accablante, causée par des problèmes de santé - un peu comme moi, oui, à quelques diffrérences près -, comme des nuées d’autres humains affectés par la gloûtonnerie des bouchers de l'existence. Un diplodocus de ses relations raillait quand il voyait sa demeure : comme c'est en désordre, comme ses meubles sont disparates, comme ses fenêtres sont sales, il est ceci et cela cet enfoiré, et tout le pataclan. Évidemment, ce foutu diplodocus... il ne lui venait pas un moment à l'idée que les objets à la traîne étaient dus à un manque de rangement, le logement étant trop petit; que ce manque d'espace était dû à la pauvreté; que le peu de ménage était dû aux problèmes de santé; et le manque d'aide, dû à la pauvreté! Quand le pauvre n'était pas pauvre, sa maison était très en ordre. Je le sais, j'y allais. Elle était spacieuse, on pouvait y caser des armoires; et voilà le secret: l'argent, la santé. Tout le reste suit naturellement. Et l'enfant est enfant.
Ceux qui n'ont jamais connu la misère, la maladie, le cauchemar de la réalité, il y en a de deux sortes : les mains tendues et les poings abattus. Les diplodocus sont des poings constamment abattus sur l'âme des souffrants. Ils adorent; ça leur fait prendre de l’exercice.
On
les croyait dociles, les diplodocus; proies des
tyrannosaures, brouteurs tranquilles. Ils ne le sont pas.
Ils ont les quatre
pattes bien posées sur leurs victimes et si elles ne
crèvent pas trop vite ils
seront contents; ils aiment que ça dure. Ils
écrasent le malade et broutent le
pauvre en débitant des salades pour le petit chou. En
tout déni; car ils se
disent paisibles et bons. Pour le prouver, parfois, ils
lèvent un peu une
patte, et font un cadeau au pauvre. Puis, ils
réappuient. Ce genre de bonté
pullule. Une plaie, la bonté; lorsqu'elle est
condescendance, mépris, déni, narcissisme!
Une bonté au service des haines bien commodes; ces
haines qui nous confortent dans notre folie, notre
négation, notre allergie à
l'altérité, notre nécrophilie. Une
bonté au service de la vérité; car le
contraire de la vérité n'est pas le mensonge,
mais le mouvement, la Vie. La vérité est
immobilité figée, maxime morbide, fixation,
obsession, conviction bétonnée; elle ne peut
ni se mouvoir, ni changer, ni évoluer, ni
s'améliorer, ni comprendre le désaccord. La
vérité est despotisme. Le mouvement,
l'évolution, me semblent hautement
préférables.