La Vie...
Regarde-moi ça palpiter, pépier, vibrer!
La Vie...
Fixe-moi l’arbre, devant.
Tu n’en vois-pas? Trouves-en un au-dedans de toi.
Observe-le.
Malgré les tensions destructrices qui le forcent à broyer les racines de son rival dans la lutte pour la survie, malgré toute l’horreur dont souffre la vie, attaquée par le néant glacial qui l'entoure, cette Vie-en-soi, elle, tranquille, se faufile comme l’eau, là où le canal est creusé; et s’il n’existe aucun canal, elle en creuse un dans son avancée à la fois douce, lente et surpuissante.
Silencieuse.
Imperceptible.
Lovée dans la forme avec laquelle elle se partage.
La Vie en soi… encore pure, non abimée par les forces inachevées du néant dans lequel déboule et se débrouille l'univers; en elle, ni mort, ni souffrance, ni conflit. Une magnifiscence toute simple, coulant sur son lit, jouissant d’être Vie, pacifique, éternelle. Détruite ici, elle surgit là. Écrasée de béton, elle le traverse d’un brin d’herbe que personne n’a vu venir.
L’irrésistible Vie.
Elle est comme ce brin d'herbe, apparemment si fragile, vulnérable, doux, tendre… et pourtant capable de se faufiler à travers la robustesse, la fermeture, la carapace du béton. La Vie est un saxifrage.
Le beau risque : la vulnérabilité. Par cette ouverture vulnérable, au risque de ressentir plus dramatiquement, plus traumatiquement tout ce qui l'attaque, la méprise, la mange, la moque, elle se déploie, traverse toutes les épreuves, trouve autrui, aime, apprend, vit avec une intensité incontenable sa vitalité.
Sa tendresse survit à tout ce qui la dénigre; son infinité traverse chaque jour les bornes des bornés, pourtant eux-mêmes porteurs de vie.
La Vie; être constamment amoureux. De l'aimée, des proches comme des plus lointains, des autres formes qu'elle adopte aussi : animaux, végétaux, tout. Même les plus rébarbatives, les plus bourrées de néant et de nécrophilie, ne parviennent à étouffer totalement leur fontaine-feu de vie; ces formes finissent par évoluer, inévitablement, et leurs descendants, vers toujours plus de vie.
Toi de même, qui te ressens, de ce petit-loin où tu te sens privé-e du ressentir, ni puissant-e ni impuissant-e, plutôt... apuissant-e, car c’est l’absence qui t’angoisse. Mort-souffrance dont l’enfer est la privation de vie. Si la mort est privation de vie, la souffrance est privation d’existence.
Mais on y aspire, à cette vie-existence. Si l’on nous laissait le temps de s’arrêter un moment, pour sentir, sentir ô combien la nature de la Vie est d'aimer, d'évoluer, d'apprendre, de surgir des mers gluantes et terrifiantes du néant par ces milliards de petites têtes curieuses que nous sommes, ô combien la nature de la Vie… est de vivre, que de sang n’aurait pas coulé, que de présence nous aurions, que d’angoisse se serait envolée!
Il faut avoir connu de ces moments rares et transcendants pour l'entendre : tout arrêter pour surmonter un diagnostic de mort et ne se donner tout entier qu'à la découvrir, l'écouter; entendre l'appel intérieur d'une personne aimée, d'un animal profondément aimant, d'un paysage avec son chant évolutif qui lutte contre la morbidité qui ne parvient pas à la faire taire… avoir connu ces moments… pour enfin l'entendre, découvrir de quelle façon elle nous parle au-dedans. Langage intraduisible, et pourtant, universel.
La crois-je consciente? Mon approche n'est pas religieuse;  ce n'est pas un enjeu de le savoir. Elle n'est sûrement que force mécanique, énergétique, un réflexe inconscient d'un univers mourant qui tente de surmonter sa fin. Qu'importe! Elle est aimante et elle murmure des révélations fabuleuses au-dedans. non en mots, mais en parcelles de vie. Elle ne réagit pas à la vénération; mais elle surgit dans l'émerveillement, qui lui est tellement parent!
Si vous l'avez entendue une fois… ne décrochez pas, restez à l'écouter, toujours! Elle est immensément belle, irremplaçable; sa parole est un ruisseau d'infinité, de transcendance, de beauté. Ne tentez pas de traduire ses messages; car ce faisant, nous en corrompons inévitablement la nature.
Je n'ai pas «choisi» cette approche. En fait, on dirait plutôt qu’elle m’est venue. Une sorte de petite chandelle, au centre de moi, toute douce, murmurant comme un ruisseau, joyeuse comme un oiseau, fragile devant le moindre souffle, et pourtant, si puissante, alimentée d’une source inépuisable... impossible à abattre, à souffler, ce qui est une énigme irrésoluble pour tous ceux qui dans leur violence la croient si petite, si facile à écraser, et qui n'y parviennent jamais.
Comme si cette chandelle que je sens au-dedans, c’est la Vie elle-même qui appelle au dépassement, murmure des enseignements époustouflants de beauté, et on la contemple, intrigué, émerveillé. Une main de printemps, une chaleur affective est depuis toujours tendue vers le monde, et parfois, quand nous faisons silence, son chant s'élève. Elle est toute simple, car son pouvoir s'accomplit dans la tendresse, libido irrésistible et respectueuse, force amoureuse immuable à la recherche de son propre accomplissement, peut-être curieuse elle aussi de nous découvrir.
Tout au contraire du nirvana bouddhiste, des paradis monothéistes ou des ésotérismes, supramentalismes ou gnosticismes, elle est pure émotion, sentiment, sans déni, ouverture et appel à ressentir, s'incarner, s'impliquer, pousser, grandir, vivre. En choisissant de faire une «méditation émotive», elle apparaît avec une clarté qu'aucune autre forme de méditation n'a pu m'apporter. Et la chandelle devient étoile, puis petit soleil explosant dans mon diaphragme, puis partout, paradoxe surprenant pour une étoile déchue comme moi.
Je sens que cette force exprimée d’amour et de compassion vibre et jaillit devant toute pensée, émotion, action qui la suscite; elle ne s'exprime pas autrement que dans l'intensité. Contrairement aux spiritualités, trop morbides pour elle, elle invite non à détruire ou ignorer l'ego, mais au contraire, à l'enrichir, le complexifier, l'accomplir, lui donner prise et bonheur.
Exprimer, aimer la Vie et s'incarner est biophilie. Comme le disait un philosophe, personne ne peut t'expliquer ce que sentent les lilas; la seule façon de le savoir, c'est d'aller soi-même sentir les lilas.

Je me suis accroché à la Vie, même dans les désespoirs les plus noirs. Je veux te faire tendre l’oreille à la petite chandelle, car elle est en toi aussi, je l’ai vue. Elle est en tous, en tout, partout, et plus que tout, plus grande que le partout, peut-être réaction au choc du Big Bang, réflexe d'un univers qui cherche sa survie, dans une course contre la montre de l'expansion qui mène au Big Rip... Qui remportera la course?
J’aimerais t’entraîner dans la vie par dedans, te montrer les paysages que l’on voit du haut des montagnes intérieures, te faire goûter au Paradis que nous sommes!
J’ai trouvé mon guide et je veux lui prendre la main et ne plus jamais la lâcher. Au lieu de fixer le calendrier, j’ai décidé de fixer la Vie. J'y ai trouvé une philosophie, un regard sur le monde, un renouveau de soi, un lien, une résilience.
Ça n’empêche pas le souci, le tracas; mais on apprend à se parsemer de moyens de rappels par lesquels on en dévie moins souvent et moins aisément.
J’ai ma Visée: en rendre la perception permanente, jusqu’à ce qu’elle ne sombre plus jamais dans le brouillard, éclipsée par le souci; je parviens à en augmenter le temps de «conversation», je progresse.
Je voudrais tellement pouvoir te faire voir cette lumière, te faire entendre ses doux murmures, te faire sentir son amour, son infinitude, sa beauté rayonnante, toute constituée de compassion, de sensibilité libérée! Mais je ne le peux pas du tout; la Vie est une affaire intime; elle se définit dans le secret de chacun, et dans ce secret, elle doit demeurer. Sinon, trop prêchée, elle fige, devient religion, secte, béton, nécrophilie; sa propre antithèse.
Un sourire, un pas de danse, un regard, un geste, font immensément plus et mieux que tous les discours.
Mais vois comme elle est belle!
Si tu as de la difficulté à y accéder, si sa réalité te semble inaccessible de ton univers isolé et lointain, demande-lui d’accéder à toi, souvent, intensément; aucun accès ne lui est impossible, souviens-toi toujours qu’elle traverse tout obstacle, comme le petit brin d’herbe venant à bout du béton. Parle-lui, parle à la Vie, appelle-la du dedans de toi, tous les jours, puis chaque moment possible, puis de façon constante, par une sorte de flux d'intensité amoureuse que tu laisseras allumé en tout temps. Elle s'y reconnaîtra. Elle viendra se lover tout contre ton Nounours intérieur et alors, tu te reconnaîtras aussi. Rappelle-toi qu’elle passe partout; qu’elle te serre fort dans ses bras de fleurs et que son amour est d'une puissance printannière!
Nous sommes toujours seuls ; mais nous ne sommes jamais abandonnés. Chandelle, fontaine, chaton, lapin ou raton, qu'importe; elle est notre source, du début à la fin. Et après la fin? Elle n'abandonne pas, pas même après ces incomptables mortalités; elle produira d'autres parcelles de vie, toujours mieux, évoluera, se faufilera, jusqu'à sa victoire.  Ses miracles passés et actuels me donnent confiance en ses miracles futurs.
La souffrance extrême, injuste, la terreur, la mort, ces choses existent; la meilleure façon de les surpasser est d'investir nos efforts et nos sourires dans la Vie.
Viens jouer avec moi!
Dans la Vie.